Échiquier
elise
ELEVASION
Ce travail trouve son origine dans une expérience de détention vécue en Syrie en 2013–2014. Privé de liberté pendant plus de dix mois, dans un système carcéral fondé sur l’effacement des corps et des identités, j’ai fabriqué un jeu d’échecs avec les moyens du bord, à partir de cartons, de morceaux de plastique et d’objets récupérés. Ce jeu, dissimulé, fragile, presque invisible, est devenu un outil de survie mentale, un espace de projection et de résistance face à l’enfermement.
Dix ans plus tard, ce jeu réapparaît comme un objet transitionnel. Non plus comme un artefact de fortune, mais comme une œuvre. En collaboration avec Fanny Boucher,
maître d’art héliograveuse, il est transfiguré en une sculpture et un ensemble d’images héliogravées. Le geste artisanal, lent et précis, dialogue avec l’expérience brute de la guerre et de la captivité. Le béton, le cuivre, l’acier, la rouille et le cuir deviennent les matières d’une mémoire recomposée, directement issues de l’univers carcéral.
Le plateau d’échecs, figé dans une géométrie rigide de soixante-quatre cases, fait écho à l’enfermement, à la contrainte et à la réduction de l’espace vital. Mais il est aussi un territoire mental, un lieu où subsiste la faculté de choix. Dans la détention, le temps se dilate, se désagrège. Le jeu permet de structurer l’attente, de maintenir une forme d’ordre intérieur, de préserver une capacité à penser et à décider.
Le travail photographique et héliogravé qui accompagne cette œuvre ne cherche pas à illustrer la violence de manière frontale. Il procède par indices, par traces, par matières. Positif et négatif s’y répondent, comme en photographie argentique, comme dans le rapport entre disparition et persistance. Les images et les matrices deviennent des surfaces de mémoire, où s’inscrivent l’absence, le silence et ce qui résiste malgré tout.
ÉlÉvasion est un projet sur la transformation. Transformation d’un objet de survie en œuvre d’art. Transformation d’une expérience de négation en un espace de création partagé.
Entre photographie, héliogravure et sculpture, ce travail interroge la manière dont l’art peut accueillir l’indicible, non pour le refermer, mais pour lui donner une forme durable, transmissible, et ouverte.
αντιλογία
elise
La démarche photographique repose sur l’usage d’appareils panoramiques argentiques, détournés de leur vocation documentaire classique. Ce choix formel, volontairement anachronique, brouille les repères du spectateur contemporain. Il réactive dans l’imaginaire visuel collectif les images de la Première Guerre mondiale — tranchées, uniformes, boue, regards figés — et établit un pont entre les guerres du passé et les conflits d’aujourd’hui. Ce glissement temporel fait vaciller la perception du présent, comme si l’Histoire se rejouait, immobile.
Conçu comme un objet rare et exigeant, ce livre rassemble techniques artisanales et matériaux nobles. Les photographies sont présentées sous forme de photogravures, réalisées à l’atelier Hélio’g (Paris) selon un procédé d’héliogravure sur cuivre. Cette technique, fondée sur l’empreinte directe de la lumière dans la matière, offre une richesse de densité et de grain inégalée. Elle confère à chaque tirage une présence physique presque tactile. Support de mémoire autant que de regard, l’héliogravure est aussi un procédé pérenne : stable dans le temps, elle s’inscrit dans une logique de conservation et de transmission — comme un lien matériel avec l’histoire.
L’ouvrage est accompagné d’une carte originale, gravée et monotypée, et d’une typographie en Baskerville, imprimée à l’Imprimerie d’Art des Montquartiers. L’étui, façonné à Metz, et la reliure, confectionnée à la main, traduisent le soin apporté à chaque exemplaire. L’édition est limitée à 15 exemplaires numérotés, auxquels s’ajoutent 3 épreuves d’artiste.
Ce livre ne se limite pas à l’image. Il est traversé de textes littéraires issus de différentes époques, qui résonnent avec les enjeux du conflit : Thucydide, Céline, Remarque, Michelet, Zweig, Maupassant, Grossman, Dunant, Jünger… Des paroles d’hommes d’État, ukrainiens ou séparatistes, y répondent également, exposant la fracture mémorielle et idéologique. Ensemble, ces voix dressent un contrepoint dense et universel aux portraits photographiques.
Ce travail a été intégré aux collections du Musée de l’Armée aux Invalides.
MĔDĬTERRĀNĔUM
elise
L’ensemble des images a été gravé en héliogravure et imprimé à la main dans l’atelier Helio’g, à Meudon. Les textes, signés Gwenaëlle Lenoir et Erri De Luca, ont été imprimés en lithographie dans l’atelier de Stéphane Guilbaud, à Paris. L’ouvrage est édité en 20 exemplaires numérotés et signés.
Le projet s’inscrit dans une volonté de donner une forme pérenne à des images initialement destinées à la presse. L’héliogravure, technique d’impression directe sur cuivre, permet de conférer aux photographies une matérialité stable, une densité visuelle et une profondeur de noirs difficilement atteignables avec les procédés contemporains.
La réalisation de MĔDĬTERRĀNĔUM s’est construite autour d’un travail à quatre mains, entre prise de vue et gravure. Pendant plusieurs semaines, les ajustements techniques et esthétiques ont été réalisés conjointement, afin de garantir la cohérence de l’ensemble. La question de la traduction visuelle d’un regard documentaire en objet imprimé était au cœur du processus.
L’approche de l’atelier Helio’g privilégie une gravure non standardisée, où chaque photographie fait l’objet d’une lecture approfondie avant d’être transposée sur cuivre.
MĔDĬTERRĀNĔUM a été présenté au Salon du Livre rare et de l’Objet d’art, au Grand Palais Éphémère, en avril 2022.
Fiche technique
- Titre : MĔDĬTERRĀNĔUM
- Tirage : 20 exemplaires numérotés et signés
- Photographies : Édouard Élias
- Textes : Gwenaëlle Lenoir, Erri De Luca
- Gravure : Fanny Boucher (héliogravure, atelier Helio’g)
- Impression des textes : Stéphane Guilbaud (lithographie)
- Format : Livre d’artiste
- Année : 2022




































